Ce texte est inspiré de la présentation de Dominique Lestel, philosophe et ethologue à l’Ecole Normale Supérieure de Paris lors des Rencontres Intelligence Collectives 2006 à Nîmes.

" Un animal qui n’aurait aucune intelligence pourrait-il être bête ? " La réponse à cette question posée par Dominique Lestel dépend de la définition que l’on donne à la bêtise. Il propose de considérer que la bêtise n’est pas l’absence d’intelligence mais une attitude qui consiste à agir en deçà de son intelligence. Ce choix de définition ouvre de nouvelles perspectives car la bêtise devient une stratégie extrêmement intéressante dans plusieurs cas de figure, par exemple :

  • Pour se protéger : Un singe rhésus qui réussit régulièrement un test qu’on lui fournit, échoue au même test lorsque l’on place un singe dominant dans la même cage.
  • Pour déstabiliser un adversaire : Bobby Fischer, le champion d’échecs, avait l’habitude en pleine partie de faire un coup particulièrement bête. Son adversaire, ne comprenant pas, cherche un sens. Tant qu’il ne le trouve pas, il se trouve avec son intelligence tétanisée et Fischer, grâce à cette ruse, prend un avantage souvent décisif.
  • Pour s’adapter à un public moins intelligent : Jon Elster, philosophe norvégien est un écrivain de premier plan. Il fut invité à présenter son travail devant un parterre d’écrivains moins brillants. Mais il ne put se mettre dans la peau de son auditoire et la séance ne fut profitable ni d’un coté ni de l’autre.
  • Par amusement : la bêtise fait souvent rire. Le kitsch a été mis en scène par exemple par Jérôme Deschamps. A voir également le choix de certaines sonneries de téléphones portables particulièrement bêtes…

Mais surtout, la bêtise pourrait devenir une réponse particulièrement adaptée dans certains cas de figure. Lorsque anticiper la meilleure réponse n’est plus possible, alors une stratégie consiste à multiplier les réponses et ne choisir qu’a posteriori. Dans ce cas, il est nécessaire de ne pas sélectionner " a priori " la réponse qui nous semble la plus intelligente, mais plutôt d’accepter de tester d’autres réponses qui nous semblent plus " bêtes ".

Il existe plusieurs stratégies adaptées chacune à des circonstances différentes :

  • La planification : dans un environnement de rareté, une des façons d’être efficace est de prévoir " a priori " (ce qui nécessite une capacité d’anticipation et donc une intelligence la plus grande possible)
  • Dans un environnement imprévisible, au contraire, une des façons de s’adapter est de favoriser une abondance de réponses possibles et de ne sélectionner la meilleure " qu’a posteriori " (ce qui nécessite la capacité à accepter un grand nombre de réponses possibles sans jugement a priori et donc une grande " bêtise ")

Il serait possible d’y ajouter une troisième stratégie lorsque l’environnement est à la fois rare et imprévisible. Dans ce cas, on peut s’en remettre à un mécanisme automatique qui permet de fixer le choix " a chaque instant ". C’est le cas de l’équilibre de l’offre et de la demande en économie (dans ce cas, même si l’environnement n’est ni abondant ni prévisible on peut chercher à anticiper au mieux et à saisir les opportunités même non prévues).

Un exemple de l’efficacité de tenter de multiples choses : Le fils d’une amie, âgé à l’époque de 13 ans, m’a demandé de lui " montrer internet ". Plutôt qu’un cours ou des explications doctes, je l’ai installé devant le clavier d’un ordinateur, connecté à l’Internet, mis sur un moteur de recherche… et laissé se débrouiller. Il s’est alors fixé un objectif (trouver des informations sur des jeux). Très rapidement, il a essayé un grand nombre de possibilités, tentant certaines pistes apparemment extrêmement " bêtes ". Il a ensuite " élagué " les solutions qui ne fonctionnaient pas. Il a pu, en un temps extrêmement court, atteindre son objectif sans aucune aide (cité dans Internet Tome 2, services et usages de demain page 74).

Si le monde est essentiellement prévisible, alors la capacité à anticiper et à faire les meilleurs choix " a priori " (ce qui pourrait être une des définitions de l’intelligence) donne un avantage certain pour s’adapter à cet environnement. Mais dans un monde complexe et imprévisible, maximiser l’intelligence ne suffit pas. La capacité à imaginer le plus grand nombre de solutions possibles, y compris celles qui nous semblent " a priori " bêtes, peut offrir un avantage concurrentiel décisif. On assiste de nos jours à une prolifération des petits singes et une diminution des grands singes pourtant supérieurs en capacité d’intelligence. Les petits singes ont-ils un avantage adaptatif au sens de Darwin sur les grands singes ?

Il existe plusieurs cas de figure où nous proposons des réponses en dessous de notre intelligence :

  • Lorsque nous n’avons pas les moyens d’exercer pleinement notre intelligence (sous-information, mauvaise compréhension du problème…)
  • Lorsque nous souhaitons multiplier les réponses pour maximiser les chances d’en avoir une meilleure parmi elles que celle que nous anticipons comme supérieure (la bêtise)

Finalement, la bêtise pourrait être vue comme " l’épaisseur de l’intelligence ", la capacité a proposer de multiples solutions et non pas simplement la réponse qui semble la meilleure a priori. Cette approche est remarquablement proche d’une des définitions de l’intelligence proposée par Marc Jeanson dans les échanges du groupe Intelligence Collective : " L'intelligence c'est la faculté qu'a une entité à maintenir un équilibre dynamique entre "intelligence" et "bêtise" ".

Que nous dit cette approche de la bêtise dans le domaine de l’intelligence collective ? On pourrait définir de même l’idiotie comme " agir en deçà de l’intelligence de son espèce " (l’idiot du village). Mais surtout, la diversité dans un groupe permet de mixer des solutions qui peuvent sembler bêtes pour certains et intelligentes pour d’autres. Cette capacité à imaginer de nombreuses facettes d’un même problème est une des grandes forces de l’intelligence collective face à l’intelligence individuelle.

Et si la force de l’intelligence collective pour un groupe était sa capacité à être bête ?