Ce texte est inspiré des présentations aux Rencontres Intelligence Collective 2006 à Nîmes de Bruno Bachimont " Support de connaissance et Intelligence Collective ", de Evelyne Biausser " le projet en environnement complexe comme émergence d’intelligence collective " et de Pierre Levy " IEML, finalité et structure fondamentale " ainsi que diverses autres lectures et réflexions…

Plutôt que de considérer les technologies de l’information et de la communication comme une interface entre l’homme et les mondes virtuels, nous pourrions considérer que l’homme avec sa capacité d’abstraction est lui-même une interface entre le monde matériel que nous observons et le monde des connaissances, des idées1. Nous sommes capables d’imaginer des choses et parfois ensuite de les réaliser, de les rendre concrètes. A l’inverse, l’observation du monde nous sert de support à imaginer des choses nouvelles.

Mais sans aide, nous avons des capacités cognitives limitées. Sans le langage par exemple, l’homme comme les autres animaux ne peut distinguer et dénombrer facilement plus de cinq choses différentes car il ne dispose que de cinq groupes de neurones dans la zone frontale. Prenons un exemple : " un corbeau causait du tort à un paysan, car il faisait fuir les oiseaux de son pigeonnier. Le fermier s’arma d’un fusil et prit position dans la tour. Le corbeau se tint à distance du toit, attendant que le fermier s’en aille. Le paysan revint alors avec un complice : le complice ressortirait, faisant croire à l’oiseau que le pigeonnier était vide. Le volatile, prudent, attendit que les deux hommes soient repartis. En fin de compte, il fallut cinq comparses pour berner l’oiseau ".

Avec le langage, tout change. Nous pouvons nommer les choses, et même donner un nom pour un nombre quelle que soit sa grandeur. Mais si nous pouvons donner un nom aux choses et même aux concepts abstraits, nous pouvons aussi les placer selon une suite pour construire un discours. Le langage a permis de construire des argumentations, d’utiliser notre rationalité. Mais le langage oral est par nature linéaire car il s’enchaîne dans le temps.

Il existe plusieurs types de langages et donc plusieurs types de pensée. Par exemple les Chinois, en dehors de leur écriture par idéogrammes prononcent chaque mot sous forme d’une seule syllabe. Le nombre de sons d’une syllabe étant limité, il existe de nombreux mots qui se prononcent de la même façon. Ainsi, le chinois est une langue qui joue sur les liens entre les mots et les ambiguïtés, par rapport à nos langues occidentales qui elles, tentent au contraire d’établir un discours apparemment le moins ambigu possible. Ces différences de discours et de pensée ont poussé l’helléniste François Jullien à " passer par la Chine pour mieux lire le Grec "…

Avec l’écrit, certaines choses nouvelles deviennent également plus simples comme l’indique Bruno Bachimont : les catégories et les sous catégories se représentent bien plus facilement par des listes structurées (la question de savoir si par exemple la tomate est un fruit ou un légume ne se pose pas dans les sociétés uniquement orales qui ont beaucoup moins recours à la catégorisation…). De même, avec l’arrivée de l’écrit, les schémas, tableaux et formules permettent de présenter certains concepts complexes de façon plus aisément appréhendable qu’avec un discours linéaire. Il devient possible d’ajouter un " supplément de sens " par rapport à l’oral. L’anthropologue Jack Goody dans la raison graphique montre les conséquences de l’invention de l’écriture sur le processus cognitif humain.

La lecture elle-même a évolué : lorsque l’on a ajouté des blancs entre les mots dans les textes (pratique qui s’est généralisée au VIIème siècle), il est devenu possible d’avoir une " lecture silencieuse " - c’est à dire une lecture qui ne nécessite pas de prononcer chaque mot dans sa tête. La lecture silencieuse permet de lire un texte au moins deux fois plus rapidement par rapport à un texte écouté… ou d’apprendre au moins deux fois plus dans le même temps. Les techniques de lecture rapide permettent d’ailleurs d’avoir une vue globale du texte pour en repérer les mots clés afin d’en comprendre plus rapidement le sens.

L’arrivée des documents numériques change-t-elle quelque chose ? Nous apporte-t-elle un support pour développer nos capacités cognitives ? Dans ce cas le document est à la fois spatial (éventuellement même en plusieurs dimension et pas simplement " à plat "), mais également il peut évoluer dans le temps et en fonction du profil de la personne qui le lit. Finalement, le numérique peut être vu comme de " l’écrit manipulable ". Ce nouveau support, comme le langage ou l’écrit pourrait nous rendre plus faciles de nouveaux modes de pensée jusqu’à présent hors de notre portée.

Parmi les éléments qui sont représentés plus simplement par les documents numériques, on peut citer :

  • le multimédia (possibilité de mixer non seulement du texte et des images mais aussi des sons, des vidéos, des odeurs, des interfaces haptiques…)
  • l’interconnexion (sous forme de réseaux de documents reliés par des hyperliens)
  • La personnalisation par des manipulations automatiques. Il est possible par exemple d’utiliser des couches diverses que l’on peut faire apparaître et superposer à loisir (comme c’est le cas avec les Mashup dans le Web 2.0 ainsi que dans la notion de " calques " proposée par Evelyne Biausser pour visualiser les compétences collectives dans les collectivités territoriales)

Leibniz disait : " Il y a deux labyrinthes fameux où notre raison s’égare bien souvent : l'un regarde la grande question du libre et du nécessaire, surtout dans la production et dans l'origine du mal ; l'autre consiste dans la discussion de la continuité et des indivisibles qui en paraissent les éléments, et où doit entrer la considération de l'infini. " Les nouveaux supports de notre raison nous permettront-ils de sortir de ces labyrinthes ? Dans tous les cas, ils devraient mieux nous permettre d’appréhender la pensée complexe qui sous-tend les réseaux humains et techniques.

Les documents numériques ont une autre particularité, ils s’échangent et se mixent facilement. Avec l’internet, nous passons à une autre étape : au lieu de lier entre eux un petit nombre de documents (par exemple au sein d’un CD ROM), c’est une grande partie des documents produits par l’humanité qui deviennent accessibles et liés en réseau. En plus des caractéristiques propres aux documents numériques, l’Internet nous apporte l’ubiquité.

Mais pour Pierre Levy, il reste trois problèmes pour aller plus loin et permettre que cette mise en réseau de la connaissance nous fasse passer de capacités cognitives individuelles à une véritable intelligence collective à la dimension de l’ensemble de notre civilisation (de l’hominisation à l’humanisation comme le dit Edgar Morin) :

  • La gestion des connaissances tout particulièrement dans les Sciences Humaines et Sociales (aujourd’hui fragmentées en disciplines et en théories)
  • L’adressage sémantique des données numériques pour construire un véritable système de coordonnées du cyberespace pour mettre en réseau l’ensemble des connaissances
  • Une fois que l’on a résolu ces deux premiers problèmes, on peut alors se poser la question de l’autogouvernance de l’intelligence collective et du développement humain.

La construction d’un système symbolique capable de mettre en réseau au-delà des documents, les concepts qu’ils contiennent, permettrait de passer d’une vision individuelle à une intelligence collective globale. Après la parole, l’écrit et le numérique, ce quatrième outil de la cognition humaine, s’il aboutissait, représenterait une étape décisive pour le développement humain.

Cependant, un tel langage symbolique adapté à l’échange entre les hommes et les machines, ne serait pas pour autant un langage pivot pour, par exemple, la traduction automatique. En effet, traduire un texte en une série de concepts symboliques nécessite une interprétation (comme nous l’avons vu, le chinois par exemple permet une infinité d’interprétations, mais c’est le cas également à notre corps défendant, des textes dans notre propre langue). La traduction d’un document dans un système uniquement symbolique, nécessiterait comme n’importe quelle traduction de qualité, une intervention humaine, de préférence celle d’un expert, afin d’en choisir une interprétation pertinente à défaut d’être complète. Le document traduit ne serait donc qu’une interprétation du document original, mais elle permettrait alors la mise en réseau automatique de ses concepts avec tous les autres documents. L’ensemble constituerait alors une couche symbolique au-dessus de l’internet qui permettrait d’exploiter le réseau humain et technique comme un véritable cerveau global.

Le projet IEML (Information Economy Meta Language) lancé par Pierre Levy, poursuit cette ambition à partir de quelques primitives :

  • Un pôle pragmatique composé de deux éléments : le Virtuel et l’Actuel
  • Un pôle sémantique composé de trois éléments : le Signe, l’Etre et la Chose

Le pari d’IEML est de retrouver, par une recombinaison de ces 5 primitives, les événements, les relations et même les idées. Cela impliquerait que le nombre d’idées, même immense, est fini (il les évalue à environ 240 millions). Cela est dans la droite ligne des approches des sciences de la complexité et d’une vision discontinue du monde, très différente de la vision mécaniste du XVIIème siècle… Le nombre de " phrases " permettant de combiner ces idées serait encore plus astronomique (1825 phrases possibles).

Ces phrases pourraient ensuite être elles-mêmes combinées sous forme de différents types de graphes : linéaire dans le discours oral, ou bien sous forme d’arbres ou de matrices comme le permettent les documents écrits, ainsi que bien d’autres formes en réseau évolutif permis par les documents numériques.

L’arrivée du langage et de l’écrit ont été de véritables accélérateurs du développement humain en rendant accessible aux capacités cognitives de l’homme des modes de pensée toujours plus élaborés. Le document numérique présente toutes les caractéristiques d’une nouvelle étape permettant à l’homme de franchir une nouvelle étape. En apportant l’ubiquité de ces documents numériques, l’internet pourrait permettre encore une autre étape : le passage de la cognition individuelle à l’intelligence collective à une échelle globale. Mais pour cela, ce ne sont pas simplement les documents qui doivent être interconnectés et manipulables, mais bien leurs concepts symboliques. Le traitement symbolique de l’ensemble des documents ne se ferait plus dans des cerveaux isolés. Le développement d’une couche symbolique à l’internet, si elle s’avère possible, rendrait accessible le passage de l’intelligence individuelle - augmentée par le langage, l’écrit et le numérique – à une véritable intelligence collective globale.


[1] Dans une formulation moins " dualiste " nous pourrions dire que l’homme peut chercher à aborder la réalité utilisant différentes représentations, différents points de vue : par exemple par l’observation, par la raison… Le développement du lien entre ces différentes représentations permet d’obtenir une meilleure idée de la Réalité.